L’UIP en France est dans la même mouvance intellectuelle
que le mouvement d’intellectuels américains dit
du «dessein intelligent» («Intelligent Design»),
qui tente d’utiliser la science pour affirmer des options
politiques et spirituelles. Nous reprendrons ici une partie de
l’analyse de ce mouvement publiée dans «Les
matérialismes et leurs détracteurs», de Jean
Dubessy, Marc Silberstein et Guillaume Lecointre (Syllepse, 2004).
On se reportera à ce livre pour plus de détails.
Selon le «Discovery Institute» qui structure le mouvement, «la
théorie du dessein intelligent affirme que certaines caractéristiques
de l’univers et des êtres vivants sont expliquées
au mieux par une cause intelligente, et non par un processus
non dirigé telle la sélection naturelle».
Le mouvement du «dessein intelligent» s’emploie
donc à critiquer tout ce qui peut l’être dans
la théorie darwinienne de l’évolution, et
surtout ses ennemis de toujours : le matérialisme méthodologique
inhérent à une approche seulement scientifique
des origines du monde naturel, et l’idée que les
espèces se transforment au cours du temps sous l’action
de facteurs contingents. Pour tout schéma argumentaire,
il ne s’agit que de la répétition (Voir «Pour
Darwin», coordonné par Patrick Tort, P.U.F., 1997),
sous une forme retravaillée, de l’analogie finaliste
du théologien anglican William Paley (1743-1805).
Arguant que tout objet/artefact est intentionnellement façonné pour
remplir une fonction, Paley et ses imitateurs d’aujourd’hui
transposent ce principe dans la Nature pour faire intervenir
une intelligence conceptrice à l’origine de l’adéquation
entre formes et fonctions dans la Nature, et donc une intelligence à l’origine
des êtres vivants. Les promoteurs modernes du dessein intelligent
veulent avoir été désirés par un
créateur, quel qu’il soit : c’est là la
proposition minimale. Ensuite, il revient à chacun d’apporter
son frichti à l’auberge spiritualiste : créationnistes, évolutionnistes
déistes, néo-teilhardiens qui s’ignorent,
etc. : les mécanismes par lesquels le Grand Concepteur
arrive à ses fins font l’objet d’un débat œcuménique.
Surtout pas de sectarisme, à une époque où les
esprits confondent avoir tort et être entravé dans
sa liberté de penser.
Sur le plan de la technique d’argumentation, ce sont toujours
les mêmes vieux ressorts. D’abord, un travail de
confusion épistémologique consiste à présenter
la théorie darwinienne de l’évolution non
pas comme une théorie scientifique, mais tour à tour
comme une «idéologie», une «philosophie
naturelle», finalement une position métaphysique
qui pliera les «faits» à son impérieuse
nécessité. En retour, les tenants du «dessein
intelligent» légitimeront le fait que leur propre «courant
métaphysique ouvert aux discussions rationnelles» (le
mot est de P. Johnson, l’un des principaux acteurs du mouvement)
puisse également faire l’objet d’un «programme
de recherches», dans lequel d’ailleurs des universitaires
américains se sont déjà engagés (Charles
Thaxton, Michael Behe…). Ensuite, les adeptes de ce mouvement
(William Dembski, Casey Luskin, Nancy Pearcey, John Wiester…)
dépensent la plus grande partie de leur énergie à une
critique hypertrophiée du darwinisme qui passe par des
stratégies précises, non exclusives entre elles.
Les stratégies du «Dessein Intelligent»
La première de ces stratégies consiste à poser
de mauvaises questions ou émettre des objections fausses,
appuyées de raisonnements analogiques. Cette fois-ci,
on le fait à un niveau de détail qui met la plus
grande part du public dans l’embarras : l’instruction
apparente force le respect ; dans le même temps livre
le public pieds et poings liés à la manipulation
par manque d’expertise. Le procédé fonctionne
: les boussoles des journalistes s’affolent ; ces derniers
tombent dans le piège ou ne récusent que timidement.
Les promoteurs du dessein intelligent se font inviter dans
les universités pour débattre.
La seconde de ces stratégies consiste à produire
ce qu’on pourrait appeler le décalage d’échelle.
On isole un détail de la théorie darwinienne
de l’évolution ou une erreur de vulgarisation
; on émet des objections techniquement sophistiquées
sur le détail sélectionné, pour les présenter
comme des réfutations majeures de tout l’ensemble
théorique. Enfin, la stratégie générale
de communication, en particulier celle promue par P. Johnson,
consiste à pratiquer cette hypertrophie de la critique
en explicitant le moins possible ce qui pourrait remplacer
ce que l’on critique, afin de garder cette neutralité de
façade, en apparence éloignée des religions,
et surtout du créationnisme traditionnel. Phillip Johnson
déclare au journal World sa stratégie : «la
clé consiste plutôt à promouvoir des qualités
d’analyse qu’à défendre une position
préconçue». Ce qui permet à la fois
d’apparaître objectif et surtout de ratisser large.
L’écrivain et journaliste Louis Freedberg écrit à propos
de P. Johnson :
«Il [Phillip Johnson, Discovery Institute] évite
de répondre aux question ciblées, y compris à quoi
pourrait ressembler selon lui le créateur intelligent
: «Il se pourrait certainement que ce soit Dieu, une
créature surnaturelle, mais en principe ce pourrait être
aussi des aliens de l’espace d’une grande intelligence
qui ont fait la conception», dit-il…. Il ne dira
pas s’il est créationniste ou non. «Je ne
répondrai pas à cette question. C’est comme
si vous me demandiez si j’ai jamais été un
jour membre du parti communiste».
En effet, P. Johnson veut fédérer toutes les
forces anti-darwiniennes, qu’elles travaillent ensemble
plutôt que de s’affronter sur leurs positions dogmatiques
: «si vous essayez de promouvoir une position particulière
trop détaillée, vous finissez sur la défensive,
divisés et combattant entre vous. (…). La notion
de conception intelligente n’est pas une position, c’est
un courant métaphysique ouvert aux discussions rationnelles».
S’affirmer en faveur d’une chapelle ruinerait son
entreprise d’extension. Il travaille donc sur le dénominateur
commun à la plupart des religions : critique du darwinisme
et sophistication de l’argument en faveur d’une
intelligence à l’origine de l’adéquation
forme-fonction dans la Nature. Nancy Pearcey, autre promotrice
du même mouvement, éclaire la stratégie
de communication de P. Johnson en le citant :
«La plus fondamentale et la plus significative des affirmations
du darwinisme est que la vie est le produit de forces impersonnelles,
que c’est un accident. (…). C’est une philosophie
qui prend à défaut la plupart des américains.
Si les chrétiens orientent le débat de cette
façon, nous ne pouvons pas être marginalisés».
On y trouve presque tout. D’abord, la confusion épistémologique à travers
un darwinisme vu comme philosophie. Les forces «impersonnelles» sont
une nécessité méthodologique des sciences,
pas un parti pris philosophique. Cette ignorance têtue
et militante de l’indépendance des sciences fait
de ce mouvement une force anti-scientifique, nous y reviendrons.
Ensuite, la démagogie par l’écoute attentive
des américains. En effet, si le darwinisme est une philosophie,
on irait presque jusqu’à voter pour établir
s’il est question de l’adopter collectivement ou
non, si toutefois les débats philosophiques avaient
quelque chose à voir avec un vote démocratique.
Ironie mise à part, on voit là qu’il y
a un véritable enjeu de pouvoir, que confirme l’appel
final à la mobilisation des chrétiens. Le résultat
net, c’est que les chrétiens sont appelés à intervenir
en tant que chrétiens dans les débats qui sont
au cœur des méthodologies scientifiques. Au-delà du
défaut de laïcité que cela implique, il
est fait appel à un nouvel acte de prédation
de l’idéologie sur la science. Car la répétition
des mêmes éléments discursifs au travers
de l’histoire (ici l’analogie de Paley), mobilisée
autour d’enjeux de pouvoir, est le propre de l’idéologie.
L’historicité évolutive des sciences sert
ici de substrat à une idéologie dont la trans-historicité réitérative
a besoin de se cacher derrière les faits nouveaux générés
par la première. La première innove, la seconde
se répète en parasite de la première,
cherchant à en extraire l’apparence du nouveau.
On trouvera une analyse fine de ces mécanismes dans «La
pensée hiérarchique et l’évolution»,
de Patrick Tort (Aubier, 1983). Plus globalement, on trouvera
des exemples de ces stratégies à l’œuvre
et leur analyse dans Dubessy, Lecointre et Silberstein (2004).
Qui sont-ils et pour quoi travaillent-ils ?
Cependant, la neutralité apparente de P. Johnson n’empêche
pas les vraies motivations des autres membres du mouvement
de s’afficher. Michael Denton, un praticien de longue
date de la désinformation instruite (voir Beaumont,
1997 ; Delsol et Flatin, 1997 ; Lecointre, 1997 ; Tassy, 1997
; tous dans «Pour Darwin», P.U.F., 1997) a récemment
dévoilé pourquoi la théorie darwinienne
de l’évolution le gênait tant, en faisant éclater
au grand jour sa vision totalement téléologique
du monde dans un livre intitulé «L’évolution
a-t-elle un sens ?» traduit récemment chez Fayard.
Dans son opuscule “Evolution by Design”, Jonathan
Wells expose une compréhension des transitions entre
espèces mue par des créations successives (il
s’agit donc bien d’un créationnisme) et
affirme que le but ultime fut de créer un environnement
convenable pour que la Terre puisse accueillir les êtres
humains (il s’agit donc de la version forte de la téléologie,
d’une sorte de principe anthropique biologique) :
«J’émets la conjecture selon laquelle l’espèce
humaine était prévue bien avant que la vie sur
Terre n’apparaisse, et l’Histoire de la Vie est
l’enregistrement de la réalisation de ce plan… Les
organismes primitifs ont dû paver la route pour l’établissement
des écosystèmes stables que nous connaissons
aujourd’hui. Une planète stérile devait
devenir un jardin... Le premier bébé humain devait
sans doute être nourri par un être très
semblable à lui-même, tel un primate ressemblant à un
homme. Cette créature devait à son tour avoir été nourrie
par une autre, intermédiaire entre elle-même et
un mammifère plus primitif. En d’autres termes,
un plan prévoyant l’émergence des êtres
humains devait inclure quelque chose comme la succession des
formes préhistoriques que nous trouvons dans le registre
fossile.»(…) «Bien que ce processus ressemble
superficiellement à la notion darwinienne d’ascendance
commune, la théorie du dessein intelligent en diffère
en maintenant que les prédécesseurs n’ont
pas besoin d’être des ancêtres biologiques
mais seulement des dispensateurs de nourriture et de protection
essentiels».
Jonathan Wells est membre du “Discovery Institute” depuis
1996. Durant les années 1970, il était membre
de la «Reverend Sun Myung Moon’s Unification Church», église
travaillant à la fois pour l’ «unification» du
christianisme mondial et l’«unification» des
sciences (voir «Le zéro et le Un : histoire de
la notion scientifique d’information», de Jérome
Segal, Syllepse, 2003 ; notamment les chapitres 7 et 11). La
secte instaure notamment en 1972 une série de conférences
intitulées «Conférences internationales
pour l’unité des sciences» qui reçoivent
le soutien du prix Nobel spiritualiste John Eccles (très
apprécié de l’UIP) et d’Ylia Prigogine.
Wells était convaincu que la théorie de l’évolution
est fausse parce qu’en conflit avec les croyances de
sa secte, notamment celle selon laquelle le genre humain fut
spécialement créé par Dieu. Poussé par
Moon, Wells s’inscrivit à l’Université de
Yale et concentra ses efforts sur tout ce qui pouvait contredire
la théorie de l’évolution. Plus tard, au
début des années 1990, il s’inscrivit à nouveau à Berkeley
et obtint des diplômes en Biologie pour améliorer
sa force de frappe en matière de lutte contre la théorie
de l’évolution. Dans “Why I Went for a Second
Ph.D.” (1996), Jonathan Wells explique comment il décida
de consacrer sa vie à combattre la théorie de
l’évolution :
«Il (le révérend Sun Myung Moon) critiquait
fréquemment la théorie darwinienne selon laquelle
les êtres vivants trouvent leur origine sans l’action
créatrice et finalisée de Dieu (…). Les
mots du Père, mes études et mes prières
me convainquirent de consacrer ma vie à la destruction
du darwinisme, comme plusieurs de mes collègues unificationnistes
ont consacré la leur à la destruction du marxisme.
Quand le Père me choisit (avec une douzaine de diplômés
du séminaire) pour entamer un programme de thèse
en 1978, je me réjouis de cette opportunité de
me préparer au combat».
Charles Thaxton, l’un des initiateurs du «dessein
intelligent», après son doctorat de chimie, se
demandait si la vie avait réellement commencé dans
une soupe primitive. Il se souvint que les critiques sur les
origines de la vie commençaient à voir le jour
parmi les scientifiques (il s’agissait en fait de discussions
sur la possibilité d’une atmosphère réductrice
comme le prévoyait l’expérience fameuse
d’Urey et de Miller).
«Mais je pensais continuellement au verset de la bible
qui dit «soit vainqueur du mal par le bien». J’avais
le sentiment que les chrétiens devaient offrir une alternative
positive à la théorie de l’évolution».
Cette alternative au «Mal» fut la notion de dessein
intelligent, formalisée dans un livre où l’ADN
est interprété comme de «l’intelligence
codée dans une structure biologique», requérant
par là même une «intervention intelligente».
Les principaux promoteurs du courant du dessein intelligent
ne cachent donc pas que les impulsions du mouvement sont clairement
religieuses. Mais s’ils se démarquent des religions
par pure stratégie, ils travaillent néanmoins
dans des structures identifiées. Jonathan Wells et Phillip
Johnson, sont membres du “Centre pour le Renouveau de
la Science et de la Culture“ (CRSC), une branche de l’ «Institut
de la Découverte» (Discovery Institute), Think
Tank conservateur fonctionnant sur des fonds privés établie à Seattle.
Le CRSC, dont le programme de formation a été concocté par
P. Johnson lui-même, diffuse l’idée que
la science en général, et plus particulièrement
la théorie de l’évolution, sont responsables
d’une «philosophie matérialiste et athée» qui
aurait des conséquences culturelles «désastreuses» sur
nos sociétés et qu’il faudrait donc combattre.
Le CRSC se fait le promoteur d’une stratégie de
remplacement de la science actuelle par une science incorporant
la notion de «dessein intelligent» et les causes
surnaturelles. Il rejette l’idée -assez répandue
dans le monde anglo-saxon- selon laquelle Dieu utiliserait
le processus évolutif comme moyen de sa création.
Il déclare que la science, au contraire, en se limitant
aux explications naturelles du monde physique, affirmerait
explicitement l’inexistence de Dieu. Selon J. Wells :
«La théorie de Darwin exclut le dessein et donc
exclut logiquement Dieu. C’est la source de son athéisme».
Le CRSC rejette même l’idée assez répandue
selon laquelle la science ne s’occupe que du monde physique,
tandis que la sphère spirituelle appréhenderait
les aspects esthétiques, moraux et religieux. On pourrait
même ici critiquer cette distribution des rôles
en considérant que les aspects moraux et esthétiques
de notre monde ne relèvent ni de la science, ni nécessairement
de la sphère spirituelle, réduisant au maximum
le champ d’action de la spiritualité. Mais le
CRSC rejette cette distribution pour les raisons diamétralement
opposées : selon lui, la science doit au contraire se
fondre dans la sphère spirituelle, ce qui étend
au maximum le champ d’action de celle-ci.
En forçant le lien entre la théorie darwinienne
de l’évolution et l’athéisme et en
disqualifiant celles des religions qui reconnaissent un terrain
propre et limité aux sciences naturelles, le CRSC espère
opérer une cassure, piloter un divorce entre ceux qui
reconnaissent le fait évolutif et ceux qui sont religieux.
Il déclare qu’on doit absolument choisir entre être
un supporter athée de l’évolution darwinienne
ou un opposant religieux, ce qui, aux Etats-Unis, n’est
pas une dichotomie anodine. Le CRSC entend étendre le «dessein
intelligent» à tous les aspects de la culture,
conformément à l’appel au renouveau de
la science et de la culture qu’indique son nom, travail
destiné à «combler le gouffre séparant
les créationnistes des théistes évolutionnistes».
Grâce au dessein intelligent, les premiers n’ont
plus besoin de s’agripper à une interprétation
littérale de la Bible pour garder Dieu dans le discours
sur nos origines, et les seconds peuvent tranquillement rejeter
Darwin sans risquer le ridicule, aidés du vernis de
sérieux que confèrent de –prétendues– nouvelles
propositions. Les membres du CRSC pensent que la science rénovée,
incorporant les causes surnaturelles, doit chercher et dicter
ce qui constituera une «éthique naturelle»,
une «morale naturelle», et que cette science-là sera
en mesure de découvrir quels comportements transgressent
les buts sous-jacents du dessein intelligent de l’Homme.
Ce serait donc à cette science de découvrir lesquels
de nos comportements, nos mœurs, notre morale sont voulus
par Dieu. La fonction de Think Tank conservateur prend alors
toute sa signification : l’avortement et l’homosexualité transgressent
le dessein intelligent de Dieu, notamment par dévoiement
des fonctions pour lesquelles nos formes avaient été initialement
créées. Grâce à ces diplômés
d’universités, la lutte contre ces transgressions» se
voit parée d’un alibi scientifique. En donnant
une assise prétendument scientifique au «Bien» et
au «Mal», le courant du «dessein intelligent» débouche
donc sur une sorte de scientisme religieux qui, pour des scientifiques
européens, paraît paradoxal et même effrayant,
habitués qu’ils sont pour la plupart à préserver
la neutralité de la science par le respect de son indispensable
cadre laïc.
Des confusions épistémologiques caractéristiques
Les contorsions de Johnson sont des plus sophistiquées
qui soient, et très difficiles à identifier pour
le grand public. C’est la raison pour laquelle nous nous
arrêterons un instant sur les confusions épistémologiques
sciemment entretenues par ce juriste de profession. Phillip
Johnson est connu pour les équivalences suivantes :
matérialisme=idéologie, la théorie darwinienne
de l’évolution est matérialiste, donc darwinisme=idéologie.
Toute l’argumentation de Johnson repose sur une astuce
simple sur le fond mais qui demande une solide culture scientifique
pour pouvoir être déjouée, culture que
n’a pas une grande partie du public auquel Johnson s’adresse.
En découplant la science du matérialisme méthodologique
qui la fonde et la définit, Johnson fait passer le matérialisme
pour un parti pris tantôt «idéologique»,
tantôt «métaphysique», tantôt «philosophique» ;
et condamne comme usurpateurs les scientifiques conscients
de la condition matérialiste de la science, tel Richard
Lewontin. Au sujet de la théorie de l’évolution
(tiré de «La crise politique du matérialisme
scientifique» publié dans «First Things» en
mai 1997, et traduit dans «Convergences», n°7,
revue de l’Université Interdisciplinaire de Paris)
:
«Or, supposer qu’une préférence
philosophique puisse valider une théorie à laquelle
on est attaché revient à définir la science
comme un moyen d’appuyer ses préjugés.
(…) Le darwinisme est basé sur un accord préalable
en faveur du matérialisme et non sur une évaluation
philosophiquement neutre des preuves. Séparez la philosophie
de la science et vous verrez le fier édifice s’écrouler.
Quand le public aura bien compris cela, le darwinisme de Lewontin
n’aura plus qu’à quitter les programmes
d’études pour aller moisir au musée de
l’histoire des idées près du marxisme de
Lewontin».
L’allusion idéologique est claire. Une variante
pose l’égalité : darwinisme=métaphysique
dans le livre de Phillipp Johnson intitulé «Le
darwinisme en question. Science ou métaphysique ?» (Pierre
d’Angle, 1996). Puis, plus récemment, P. Johnson
est passé du matérialisme comme métaphysique
au matérialisme comme philosophie de la nature :
«Si le naturalisme est vrai, c’est-à-dire
si la Nature est la seule chose qui existe, alors quelque chose
de semblable au darwinisme est forcément vrai, même
si on n’arrive pas à la prouver». «Le
darwinisme est moins une conclusion de faits observables qu’une
déduction de la philosophie naturaliste».
Selon John Wiester, véhément défenseur
du mouvement :
«le darwinisme, c’est de la philosophie naturaliste
qui se fait passer pour de la science».
D’où la position de Nancy R. Pearcey (autre promotrice
du mouvement, et auteur de : «The soul of science : chistian
faith and natural philosophy»), qui en dit long sur la
compréhension qu’ont les américains des
rapports entre la religion et l’école :
«Considérez ces citations : «Tu es un animal,
tel le ver de terre» proclament certains manuels de biologie, «l’évolution
s’effectue au hasard, sans plan ni but» déclarent
d’autres. Or les écoles publiques américaines
sont censées être neutres en ce qui concerne la
religion, alors que ces citations s’opposent clairement à toutes
les religions. De plus, ces affirmations vont bien au-delà de
toute constatation empirique, et sont plus philosophiques que
scientifiques».
En présentant la théorie darwinienne de l’évolution
non pas comme une théorie scientifique mais comme une
philosophie naturaliste ou une idéologie, ils améliorent
leur stratégie :
1. Une théorie scientifique peut certes être enseignée
dans les cours de sciences des écoles, mais pas une
philosophie ; par conséquent on légitime soit
l’éradication de la théorie darwinienne
de l’évolution des cours de sciences, soit l’exigence
de mise en balance d’une philosophie naturaliste et d’une
philosophie spiritualiste, ou de x autres philosophies.
2. Ils accréditent l’idée qu’une
autre «proposition métaphysique» que la «philosophie
naturelle» telle que la leur peut tout aussi bien être
discutée rationnellement et faire l’objet d’un
programme de recherche.
Johnson veut ignorer le véritable statut du matérialisme
en sciences et confond clairement philosophie, proposition
métaphysique, idéologie, paradigme et théorie.
Il identifie les rôles du paradigme et de la théorie
en sciences à celui de l’idéologie ou d’une
philosophie qui plieraient la science à leurs besoins.
Il y a, en fait, de grandes différences de niveaux et
de rôles. La philosophie et l’idéologie
siègent d’abord hors des sciences, car elles ont
des objectifs et des moyens propres. L’idéologie
soumet la science à son objectif primordial de justifier
un pouvoir, quel qu’en soit le coût. Paradigme
et théorie sont au contraire des éléments
de la science en construction, en quelque sorte des parties
de son échafaudage, même si les raisons pour lesquelles
nous travaillons à l’intérieur d’un
paradigme ne sont pas toujours rationnellement justifiées.
On sait généralement pourquoi on travaille sur
une théorie. On sait moins pourquoi on travaille dans
un paradigme. Car le paradigme est l’ensemble des solutions
concrètes appartenant à une matrice disciplinaire.
Cette matrice est l’ensemble des valeurs, des techniques
et des propositions considérées comme valides
par une communauté scientifique appartenant à une
même discipline à un moment donné. Le paradigme
est l’ensemble des solutions d’énigmes auxquelles
se réfèrent les membres d’une même
discipline (voir «La structure des révolutions
scientifiques», de Thomas Kuhn (1970), seconde édition
traduite par Laure Meyer chez Flammarion en 1983 ; «La
philosophie des sciences au XXème siècle» d’Anouk
Barberousse, Max Kistler et Pascal Ludwig, Flammarion, 2000
; «La science en dix questions», Hors Série
du journal Sciences et Avenir n° 133 coordonné par
Laurent Mayet , 2002). J. Wells est stratégiquement
plus habile que P. Johnson, car il tente de lire des données à la
lumière de deux théories prétendument
en compétition (tantôt appelées théories,
tantôt appelées paradigmes) et de voir lequel
des deux est le plus cohérent (même si, techniquement,
Wells est maladroit).
Johnson a habilement inversé les rapports entre science
et philosophie, en subordonnant la première à la
seconde. Car en fait, en dehors des sciences, le matérialisme
méthodologique n’impose à quiconque aucune
philosophie, aucune option métaphysique ni idéologie.
La science pour fonctionner n’est subordonnée à aucun
matérialisme métaphysique. D’ailleurs,
il existe bien des scientifiques qui sont irréprochables
dans leur métier et qui ont pourtant choisi pour leur
vie privée des options métaphysiques incompatibles
avec un matérialisme philosophique. Par ailleurs, libre à certains
philosophes de s’inspirer des contraintes inhérentes
au matérialisme méthodologique des sciences pour
conforter un matérialisme philosophique ; mais cela
ne concerne pas la science dans son fonctionnement.
Finalement, à travers cette inversion et l’intoxication
générale produites par Johnson, on comprend l’importance
et les enjeux d’une bonne clarification du rôle
du matérialisme dans les sciences. Le matérialisme
de la théorie darwinienne de l’évolution
n’est pas spécifique à cette théorie
: c’est le matérialisme de toute démarche
scientifique.
La théorie du «Dessein Intelligent» : outil
d’une volonté théocratique
Pourquoi le mouvement du «dessein intelligent» relève-t-il
de l’anti-science ? On peut appeler anti-science toute
entreprise de fraude scientifique caractérisée,
d’imposture intellectuelle en sciences (au sens de Sokal
et Bricmont, 1997 ; ou Dubessy et Lecointre, 2001), ou d’opération
de communication brouillant la nature, les objectifs et le
champ de légitimité de la science. Ces trois
motifs se retrouvent à des degrés divers lorsque
l’indépendance méthodologique des sciences
est annulée par l’idéologie. Le mouvement
du «dessein intelligent» est de l’anti-science
pour les raisons suivantes :
1. La nature de la science est faussée. Ce mouvement
est frappé de nullité épistémologique
: la théorie darwinienne est présentée
tantôt comme une philosophie naturaliste, tantôt
comme une idéologie, tantôt comme «qu’une
hypothèse», ou «qu’une théorie»,
et dans ce dernier cas c’est pour souligner qu’elle
ne devrait pas être présentée comme «un
fait», montrant par là une incompréhension
totale des rapports entre faits et théories.
2. Les objectifs de la science sont faussés. Les écrits
des principaux ténors de ce mouvement démontrent
que leurs motivations profondes et leurs objectifs ne sont
pas scientifiques, mais religieux. La science est mise à contribution
pour fonder des dogmes et justifier leur intrusion dans le
champ social et politique, dans le cadre des think tanks conservateurs.
Pour cela les acteurs du mouvement revendiquent leur propre
programme de recherches.
3. Le champ de légitimité de la science est faussé.
Ce mouvement fait sortir la science de son rôle en la
sommant de dicter dans le champ moral et politique ce qui est
conforme au «dessein intelligent». L’indépendance
des règles méthodologiques internes à la
science vis-à-vis de la société est rompue.
Si la science se permet de légiférer dans le
champ moral et politique, là où seuls des déterminants
moraux devraient en principe agir, il faut alors qu’en
retour elle s’attende à se voir dicter de l’extérieur
ce qu’elle doit trouver. La science mise au service de
l’idéologie devient un organe de celle-ci, légifère
avec elle mais au prix de s’être préalablement
totalement pliée à elle. Les exemples sont multiples.
En cherchant à justifier scientifiquement des lois de
discrimination raciale, l’anthropologie nazie s’est
efforcée de prouver certaines infériorités
raciales. En cherchant un soutien scientifique à l’interprétation
littérale des textes bibliques, le créationnisme
en vient à fabriquer de toutes pièces ses données.
Finalement, si la forme prise par l’anti-science se
complique avec le mouvement du «dessein intelligent»,
nous faisons face à la répétition de vieilles
objections finalistes sur la forme intentionnellement conçue
pour une fin, et donc une priorité donnée aux
fins dans la Nature, résurgence idéologique au
service d’un pouvoir convoité. Cette répétition
d’objections faites à la science illustre une
fois de plus les rapports antagonistes entre l’historicité évolutive
des sciences et la trans-historicité réitérative
et sans cesse remaniée des idéologies. L’idéologie
tente sans cesse de parasiter la science, dans laquelle elle
puise le sang de la nouveauté factuelle pour mieux cacher
sa propre récurrence. Mais trop de parasites tuent l’hôte
: la science devient anti-science lorsqu’elle se fait
engloutir dans l’idéologie.
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